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Alexandra BachzetsisFiche artiste 2/46

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au centre pompidou

Dans ses chorégraphies, ses performances et ses œuvres vidéo, elle analyse l'influence mutuelle entre l'utilisation du geste et du mouvement dans la société de consommation (comédie romantique, soap TV, clip vidéo) et celui des arts « nobles » (ballet, danse moderne et performance).

ven 23 Oct
1
20h30
From A to B via C (2014)Centre Pompidou, Forum -1r+33 1 44 78 12 33

Au centre de ce projet, il y a la célèbre interprétation de Diego Velàsquez de la « Vénus au miroir » comme image de référence de la perfection. Cette pièce est une chorégraphie complexe dans laquelle le mouvement, l'observation et le jeu de miroir constituent des actions conscientes, transposées d'un corps dansant à l'autre. Pendant moins d'une heure ce trio s'applique à décortiquer les systèmes qui produisent la chorégraphie en recyclant les ressorts de la danse dite « conceptuelle » des années 1990 et 2000 : on retrouve les danseurs énonçant leurs pas tout en les exécutant, les corps mêlés en « devenir-autre », ou encore l'utilisation de chansons pop fusionnant émotion et autoréflexion. Mais ici, Alexandra Bachzetsis s'intéresse plus particulièrement à notre régime de consommation des images et à la mise à mal de notre aptitude à hiérarchiser entre l'événement vécu et sa diffusion sur écran : à quoi donner la priorité ?

Commande de la Tate Modern à Londres, la Biennale de l'Image en Mouvement à Genève et la Fondation Jumex à Mexico.

A l'issue de la représentation du 24 octobre, entretien entre Alexandra Bachzetsis et Serge Laurent.

sam 24 Oct

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C comme Queer

La chorégraphe Alexandra Bachzetsis se lance dans une introspection dansée empreinte de féminisme. ...

La chorégraphe Alexandra Bachzetsis se lance dans une introspection dansée empreinte de féminisme.

A Piece Danced Alone, une pièce dansée seule, que le public a pu voir en 2011 dans deux versions successives, sur le plateau du Centre culturel suisse de Paris et dans une version exposition au CAC Brétigny, propose le paradoxe d'être exécutée par deux interprètes. Ce jeu en miroir vise à rendre illusoire l'unité du sujet, en exposant son ambivalence, son interchangeabilité, peut-être même la schizophrénie de l'auteur interprète, et amorce, par l'intrusion de postures liées au corps de ballet, la perte d'originalité dans un exercice fondé sur la reproduction.

Dans sa dernière pièce From A to B via C, la chorégraphe revient sur cette introspection, en incluant les initiales de son propre nom : Alexandra Bachzetsis, dans le système impersonnel de l'alphabet, peut-être pour ouvrir la voie vers « C », qui exprime une véritable mutation en direction d'un corps collectif ou, comme on va le voir, selon une hypothèse d'un engagement queer de la chorégraphe.

Les actions de conversion d'un champ dans un autre (de l'apprentissage au spectacle), de traduction d'un régime vers un autre (de l'écriture au geste), de transcription d'une pratique vers une autre (du sport à la danse), sont essentielles dans la pratique de la chorégraphe. Pour reprendre une terminologie queer, ces « transitionings » sont vécus par exemple dans la pièce From A to B via C autour d'un pivot central, formé par le dispositif d'un tableau vivant inspiré de la Vénus à son miroir de Diego Vélasquez. Son ingénieuse adaptation a une caractéristique fondamentale, en ce que la chorégraphe qui inscrit son visage comme reflet dans cette composition n'utilise pas un miroir, mais un circuit fermé vidéo en direct. L'écran plat divulgue le visage de la chorégraphe, présenté comme ajustable à celui du danseur allongé de dos. Indifférent au genre, Cupidon lui aussi a les traits de la très « garçonne » danseuse Anne Pajunen. Le dispositif est entièrement fondé sur une indifférenciation des sexes ; des sexes devenus de simples rôles interchangeables, comme ceux de spectateur, danseur ou de chorégraphe.

La version de la Vénus à son miroir d'Alexandra Bachzetsis présente un corps morcelé, soumis au marché de l'offre et de la demande, au centre d'un plateau qui devient un étalage. Elle mutile l'objet du désir masculin en donnant à voir un dos athlétique et robuste dont le reflet du visage arbore des traits féminins. En cela son acte s'apparente sans doute plus à celui de la célèbre suffragette Mary Richardson qui, le 10 mars 1914, de plusieurs coups de hachoir de cuisine produit un geste féministe iconoclaste, en vandalisant le tableau de Vélasquez à la National Gallery de Londres. Mary Richardson souhaitait problématiser l'oppression patriarcale en attaquant le regard masculin porté sur la croupe d'un des plus beaux corps féminins représentés, alors qu'au même moment, on incarcérait la militante féministe Emmeline Pankhurst, l'un des plus beaux esprits modernes, selon elle.

Dans ses « Lettres de feu » publiées en 1914 dans le journal féministe Dreadnought, Mary Richarson explique : « Mes hiéroglyphes sur la Vénus de Vélasquez seront plus lisibles pour les générations futures. »
On est bien d'accord avec elle ! D'ailleurs le hachoir brandi par Mary Richarson ne fait-il pas écho à celui que manipule l'artiste Martha Rosler au début de sa carrière en 1975 dans la vidéo Semiotics of the Kitchen pour les mêmes raisons féministes, près de soixante ans plus tard ?

Les costumes d'écorchés utilisés par Alexandra Bachzetsis pour ses danseurs soulignent la conscience d'une mobilisation entière et presque obscène de son corps et de celui de ses interprètes. Ils font écho aussi à la disparition des pendrillons qui laisse apparaître les corps au repos dans la version exposition de A Piece Danced Alone.

Les lacérations de Mary Richardson, la substitution d'un corps queer à celui de la Vénus par Alexandra Bachzetsis, ces gestes convergent vers une quête de vérité, en réincarnant, par l'excès de présence, des figures fixées dans le registre de la représentation.

 

Pierre Bal-Blanc, critique d'art et commissaire d'exposition indépendant.

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